Jeudi noir à la Maison Blanche
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Edito de Noël Mamère publié sur le site de Médiapart le 5 juin 2017 –

https://blogs.mediapart.fr/noel-mamere/blog/050617/jeudi-noir-la-maison-blanche

En rompant bruyamment l’Accord de Paris, le 1er juin dernier, Donald Trump a déclaré la guerre à l’humanité. « America great again », a-t-il répété à l’adresse de son électorat, pour mieux dissimuler la défense des intérêts particuliers d’un groupe restreint d’entreprises du pétrole, du gaz et du charbon qui sont en train de menacer l’avenir de l’humanité et des générations futures.

Ce crime écologique, prémédité, se nomme « écocide », action qui consiste à détruire notre seule maison commune : la Terre.

Ce 1er juin, Trump a justifié le combat de tous ceux qui, dans le monde, se battent pour la reconnaissance juridique de l’écocide, à son corps défendant, il a donné un sens à la nécessité d’établir enfin un ensemble de sanctions internationales et de juridictions adaptées aux crimes et délits contre l’environnement. De même qu’avait été créé le tribunal de Nuremberg après l’Holocauste, le TPI après la guerre de Yougoslavie, puis la CPI pour juger des crimes de guerre, contre l’humanité et des génocides, s’impose aujourd’hui la nécessité de poursuivre et juger les auteurs d’écocide, qu’ils soient responsables politiques ou de grandes multinationales. Donald Trump est à l’environnement ce que Milosevic fût à l’ex Yougoslavie : un criminel.

Ce « jeudi noir » exprime également l’affrontement entre le monde d’hier, celui de la domination du pétrole et du charbon et le monde de demain, supposé reposer sur une croissance verte vertueuse. Entre le mode de vie à l’américaine, généralisé à l’ensemble du monde « développé» et un autre monde, conscient de ses propres limites, il faut choisir. Et choisir, c’est introduire une double règle verte dans les Constitutions des nations opposées à Trump :

1/ Ne jamais prendre plus à la nature que ce qu’elle peut reconstituer ;

2/ Fixer la limite des 2°C, à ne pas dépasser, comme le propose Pascal Canfin , le directeur du WWF France.

Ces deux règes sont essentielles pour qu’enfin nous acceptions de considérer que la croissance du PIB est devenue le problème et non la solution. Et surtout pour que nous sortions du court termisme qui caractérise la gestion de la globalisation actuelle et de l’ensemble des politiques publiques.

Dire comme le Président de la République qu’il n’y a pas de plan B pour la planète, est juste – il ne fait là que reprendre l’expression du mouvement pour la justice climatique – … Encore faudrait-il que la France se l’applique à elle même. Or, Emmanuel Macron a exprimé maintes fois sa confiance envers le nucléaire et la loi qui porte son nom n’a pas favorisé le transport écologique. S’il veut confirmer sa crédibilité dans la lutte pour le climat, il doit prendre d’abord des mesures sur son sol : renoncer au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-landes, fermer Fessenheim, refuser les subventions des banques françaises ou de l’Etat aux industries carbonées, interdire l’expérimentation sur le gaz de schiste et l’exploitation du pétrole dans nos eaux territoriales…Pour ne citer que les cas les plus emblématiques. Ils sont la condition incontournable pour devenir un animateur crédible d’une communauté européenne de l’énergie au côté de l’Allemagne.

La bonne nouvelle de ce « jeudi noir » et les réactions planétaires qui ont suivi, est que l’écologie est désormais reconnue comme une composante majeure de la géopolitique. Désormais les conflits verts ne sont plus des aspects marginaux des relations internationales, mais un élément structurant des rapports de forces internationaux. Le vieil universalisme, celui qui a été au fondement de la création de la SDN puis de l’ONU, a failli. Il n’a pas permis de constituer une « communauté internationale » dans laquelle tous les peuples du monde auraient les mêmes droits et les mêmes projets. Or, aujourd’hui, quel est le seul vrai défi pour tous les habitants de la planète ? Que notre planète demeure vivable.

Les dangers pesant sur le climat, les océans, la biodiversité, seront encore plus grands et plus insupportables, dans un monde à 8 ou 9 milliards d’humains. Dans ces conditions, est peut-être en train de naître une nouvelle composante de l’universalisme : le cosmopolitisme, c’est à dire le rapport entre la Terre et les citoyens du monde, entre un monde du Commun et de la coopération, contre le monde des inégalités.

La notion de « peuple monde », dont se réclament les écologistes, ne pouvait se réaliser que face à un ennemi irréductible. Par la violence de son discours négationniste, Donald Trump aura été ce catalyseur, à l’insu de son plein grè !  La Terre-Patrie, au sens où la définit Edgar Morin, menacée par l’action humaine depuis la révolution industrielle, ne peut être sauvée que par la volonté générale d’une communauté citoyenne mondiale, tournée vers une seule cause : la sauvegarde de l’humanité.

Pour défendre cette cause, une nouvelle alliance est en train de se structurer sous nos yeux : celle de la société civile internationale (opinion publique, ONG, villes et régions), des Etats et des grandes entreprises, soucieux de leur profit à moyen terme contre la coalition réactionnaire du court terme carboné. Cette nouvelle alliance peut avoir de l’influence sur d’autres questions, comme celle de la régulation du commerce international, du phénomène migratoire, du nucléaire et de la gouvernance mondiale.

Les aspects négatifs de l’Accord de Paris ont permis l’échappée belle de Trump: n’étant pas contraignant, il n’impose aucune sanction contre les Etats ne respectant pas leurs engagements. Or, depuis la nomination de Scott Pruitt, le climato-sceptique, à la tête de l’Agence de Protection de l’environnement, ces engagements ont été abandonnés de fait. Ce qui reste de ce sinistre 1er juin, c’est la volonté de ne pas abonder le fonds Vert visant à payer notre dette écologique aux pays du Sud. Ce retrait du fonds vert pourrait pousser de nombreux pays du Sud à se retirer de l’Accord

L’idée des climato-sceptiques est de favoriser une alliance entre les Etats pétroliers et ceux du Sud qui, pour assurer leur développement « sale », ont besoin d’être les ateliers du monde à bas coût, le réceptacle des déchets dont nous ne voulons pas et le terrain favori des prédateurs de tout poil.

Lisant le futur avec les yeux des présidents américains du XXème siècle, se dotant d’un nouvel ennemi, la Chine, méprisant la petite Europe, Trump fait tout pour rassembler autour de lui le monde de la deuxième mondialisation contre celui de la troisième. Demain, les USA, la Russie, les Etats sunnites du Golfe ou l’Egypte, pourraient s’allier, réunissant autour d’eux des Etats du sud, d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie, soucieux de leur développement à n’importe quel prix.

Enfin, au-delà du non respect de l’Accord de Paris, se cache un autre danger : devant l’impuissance des Etats à résoudre le problème du réchauffement climatique, est proposé un remède qui pourrait être pire que le mal : la géo-ingénierie. Cette utopie technicienne crée l’illusion que des solutions « techniques » et « scientifiques », proposées par des « experts » et le complexe militaro-industriel, pourraient se substituer à une politique énergétique fondée sur le triptyque économies d’énergie, efficacité énergétique et développement des énergies renouvelables. Comme avec le stockage des déchets nucléaires, cette fuite en avant pourrait être le compromis historique passé entre les néolibéraux et les dictateurs de tout poil (Poutine, Erdogan, Sissi) qui imposeraient une gestion autoritaire de la lutte contre le réchauffement climatique. .

Décidément, 100 ans après la Révolution russe et la première guerre mondiale, 2017 nous fait basculer dans un autre monde. Pour le meilleur ou pour le pire ? La réponse est entre nos mains, sachant que nous n’avons pas de planète B.

 

Noël Mamère.