La résistible ascension de Marine Le Pen
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Edito de Noël Mamère paru hier, le 02/05/2017 sur le site de Mediapart, à lire ici, ou ci-dessous

 

Entre un candidat républicain et la menace de la peste brune, il n’y a pas de place pour les hésitations et les faux-semblant. Il faut choisir. Parce que choisir, c’est résister.

La résistible ascension de Marine Le Pen. Qu’est-ce qui a changé depuis le 21 avril 2002 ? 15 ans après, l’arrivée d’un Le Pen au second tour de l’élection présidentielle ne suscite ni la même mobilisation, ni le même rejet, ni la même stupéfaction. Le Front Républicain du 21 avril n’existe plus. Ne pas s’interroger sur ce changement de climat politique, c’est refuser de comprendre.

Un peu comme Manuel Valls à propos des djihadistes, qui stigmatisait les historiens, les sociologues, les intellectuels, au motif que : «expliquer, c’est excuser ». A l’époque, avec d’autres, malheureusement minoritaires dans la gauche, j’avais pris fermement position contre cette absurdité qui consiste à casser le thermomètre pour faire tomber la fièvre. Nous sommes dans le même type de situation avec ce second tour. Tenter de comprendre ce qui a changé en 15 ans est non seulement nécessaire, mais encore une obligation. Pourquoi des milliers de jeunes descendent-ils dans la rue refusant de choisir entre « la peste et le choléra » ? Pourquoi, autour de nous, tant de de gens respectables, quel que soit leur milieu, disent ne pas vouloir voter ou choisissent de voter blanc ? Plutôt que de les vilipender, sortons de notre entre soi et tentons de les convaincre qu’ils commettent une grave erreur historique. C’est ce que je voudrais faire ici, en préférant la pédagogie aux invectives ; la bienveillance à la condamnation sans appel.

J’ai dit la semaine dernière que, pour ma part, je voterai et que j’appelle à voter pour Emmanuel Macron. Ce n’est pas pour autant que je refuse de chercher à comprendre ceux qui disent simplement « pas une voix à Le Pen », mais je condamne l’attitude irresponsable de Jean-Luc Mélenchon qui porte une responsabilité particulière depuis dimanche dernier. Le pompier devenu pyromane devra s’expliquer si la fille Le Pen dépasse les 40% après s’être engouffrée dans la brèche laissée ouverte par le chef des « insoumis ».

Si, en 2002, plus de 80 % de l’électorat avait voté Jacques Chirac – dont une partie importante en se bouchant le nez, compte tenu des  turpitudes du personnage – c’était bien parce que le Front national apparaissait comme la pire des choses que nous pouvions subir. Nous venions d’être assommés, quelques mois plus tôt, par les attentats du 11 septembre, mais c’était aux Etats-Unis, pas ici en France. Ceux qui avaient été commis quelques années plus tôt sur notre sol étaient déjà loin dans notre mémoire collective. Depuis, nous avons eu Charlie, l’hyper casher, Nice, le Bataclan, les Champs Elysées…

Le sentiment d’insécurité s’est insidieusement répandu. L’état d’urgence est devenu la norme. Nous vivons avec la peur autour de nous. Et cette peur qui se répand est un des vecteurs de l’atonie dont font preuve les Français face à la montée du FN, présentée comme un moindre mal. D’ailleurs, un Président de « gauche» n-a-t-il pas sorti des placards de l’extrême droite la déchéance de nationalité, pourrissant ainsi le débat démocratique pendant des semaines ? Cette équivalence de comportement n’explique pas et excuse encore moins le manque de réactions contre le Front national, mais elle permet de mieux comprendre ce qui en est à la base : le sentiment qu’au fond, ils disent tous la même chose, que, au fond, tout ça « c’est du pareil au même ».


Ce sentiment est d’autant plus répandu que Marine Le Pen n’est pas son père. Outre le travail de dédiabolisation, largement accompagné  par les médias, elle a changé radicalement d’orientation politique aux niveaux social et économique. Elle met en accusation la politique pro business de tous ceux qui se sont succédés depuis plus de trente ans et qui a creusé les inégalités, réduit les services publics, surtout dans les quartiers populaires et les zones rurales ou périphériques.

Dans ces conditions, comment faire de l’anti lepénisme moral auprès de gens qui voient leur avenir bouché, leurs retraites diminuer ou leurs emplois délocalisés ? Les images terribles des selfies de Marine Le Pen avec des ouvrières Whirlpool, sont la signature, en image, de  cet échec. Là encore, ceux qui préparent une loi EL Khomri puissance 1000, durant l’été et par ordonnances, ne sont pas les meilleurs combattants du parti populiste. Au contraire, ils l’alimentent. Qui doit-on combattre ? La bête immonde ou ceux qui la nourrissent, voire les deux ?

Ce questionnement, nous n’arrêtons pas de l’entendre, à gauche et dans la jeunesse. L’impossibilité pour la gauche de se réunir derrière un seul candidat, la probable reconduction de cette division aux élections législatives alimentent ce trouble manifeste, qui taraude le peuple de gauche et de l’écologie. D’où l’importance de ne pas le stigmatiser. La famille Le Pen est le concentré du monde que nous refusons. Elle dévoie la colère d’une partie de la population pour l’entrainer dans le rejet des migrants et des Français d’origine étrangère. Elle représente un danger mortel contre les droits collectifs et individuels, contre le mouvement social, contre le droit des femmes, les LGBT, et toutes celles et tous ceux qui sont «  différents » de la norme qu’elle entend imposer : la loi des Français «  de souche ».

La semaine dernière, un petit Hindenburg de l’Essonne, le petit hobereau Nicolas Dupont-Aignan, a aidé la cheffe de bande de gangsters à accroître son emprise sur la droite de la droite ; Il l’a fait en vendant son âme au diable ; à la manière d’Arturo Ui, la pièce de Bertolt Brecht, parabole montrant comment un minable gangster de seconde zone peut pendre le contrôle du marché des choux fleurs à Chicago. Nous en sommes là. Voilà pourquoi, quels que soient les griefs que l’on puisse adresser au projet d’Emmanuel Macron, que nous combattrons dès le 08 Mai si c’est nécessaire, comme nous l’avons fait durant ce quinquennat, il faut voter pour lui  dimanche. C’est une question de sauvegarde de notre démocratie. Entre un candidat républicain et la menace de la peste brune, il n’y a pas de place pour les hésitations et les faux-semblant. Il faut choisir. Parce que choisir, c’est résister.

 

Noël Mamère

Le 02/05/2017.