Nos droits contre leurs privilèges
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Le one man show de François Fillon, unique acteur de la plus grande série télévisée de l’année, éclipse tout débat sur l’élection présidentielle. A l’insu de notre plein gré, il nous transforme en commentateurs d’une course de chevaux où l’on attend la chute du canasson… Et puis, hop, celui-ci rebondit et on se dit : mais jusqu’où tiendra-t-il ?

Cette décomposition politique est en fait celle de la Vème République à bout de souffle. Née elle-même de la décomposition de la IVème République, morte de son incapacité à comprendre l’urgence de la décolonisation, la Vème meurt de son incapacité à anticiper les mutations de la politique à l’heure de la mondialisation. Celui qui a accéléré sa déchéance est, sans conteste, Lionel Jospin, qui inversa le calendrier en imposant l’échéance présidentielle avant celle des législatives. Non seulement il ne fut pas élu, mais en accélérant le temps politique avec le quinquennat, il le soumit à une hyper présidentialisation. En fait, il a mis le doigt dans la la machinerie fatale des primaires, qui complexifie la course d’obstacles, radicalise les électeurs de chaque camp, les plus engagés, exclut les classes populaires et finit de délégitimer le rôle des partis politiques. Résultat : aujourd’hui, ce sont les électeurs de « la Manif pour tous », les plus réactionnaires, qui vampirisent ainsi la droite républicaine. Et ce sont les électeurs du Front de gauche et des écologistes qui ont tué le match de la primaire socialiste. Dans les deux cas, les résultats sont en contradiction avec la majorité des militants. Rappelons que les frondeurs, dont est issu Benoît Hamon, représentaient à peine 30 % au dernier Congrès du PS et que Nicolas Sarkozy l’avait largement emporté  au Congrès fondateur de « Les Républicains ». La victoire de Fillon est l’expression de cette contradiction des primaires : Elu sur un programme de droite dure, il est obligé, depuis le début, pour rassembler son camp, de surfer entre les exigences de modération des centristes et des Juppéistes et celles, sociales et identitaires, des sarkozystes, tout en réaffirmant qu’il ne lâchera rien de son projet… A la première tempête, le candidat se retrouve isolé dans son propre camp. C’est ce qui arrive également à Benoit Hamon, abandonné chaque jour par les ailes vallsiste et hollandiste de son parti.

Mais, avant tout, l’affaire Fillon révèle au grand jour la profonde fracture entre les « élites » et « le peuple ». Je mets les deux termes entre guillemets, parce qu’ils sont devenus des mots valises qui ne veulent plus dire grand-chose tellement ils sont galvaudés. Même si les sommes en jeu, résultant des magouilles du candidat de la droite, sont largement moins consistantes que celles d’un Balkany ou d’un patron du CAC 40, elles choquent d’autant plus l’opinion publique que le « Saint patron » de la Sarthe veut donner des leçons aux pauvres et leur promet du sang et des larmes… Tout en soutenant les privilèges des siens, à commencer par lui-même. Les salaires fictifs de Pénélope, c’est son ISF à lui. Et tout le monde comprend que son programme c’est d’abord la défense des privilèges des uns contre les droits des autres. L’affaire Fillon rend aussi visible ce que nous disent les jeunes des quartiers populaires, qui constatent l’impunité dont bénéficient les policiers et la sévérité des condamnations dont ils sont l’objet pour des délits qui, financièrement, sont incomparables.

 

Cette justice à deux vitesses, Fillon et Le Pen la revendiquent fièrement. Pas question pour les juges « rouges » de faire leur travail quand il s’agit de leurs biens propres, de leurs proches et de leurs intérêts. Selon cette morale ancestrale, les seuls délinquants qui doivent être recherchés et punis ce sont les gueux des classes laborieuses, considérées comme dangereuses. L’Affaire Fillon est de ce point de vue une leçon de choses. Alors qu’on cherche des poux dans la tête de la famille de Théo et que l’on tente de requalifier le viol dont il a été l’objet ; alors que depuis novembre, le frère d’Adama Traoré, Baguy, est en prison, retenu comme un otage pour s’être révolté contre l’assassinat de son frère, Fillon appelait à manifester contre la justice et les médias. Cela s’appelle une nuit du 4 aout à l’envers : leurs privilèges contre nos droits.

Et d’ailleurs son projet, comme celui de Macron, est d’une cohérence sans faille : en finir avec l’ISF, le droit à la retraite, la sécurité sociale, les acquits du Conseil National de la Résistance, ubériser le travail, précariser toujours plus.  Ce programme commun des partisans d’une mondialisation heureuse pour les multinationales fait l’affaire de Marine Le Pen.

Chaque jour qui passe l’écœurant feuilleton de la famille Fillon pousse dans les bras de la privilégiée de Montretout des masses d’électeurs tétanisés par ce qu’ils découvrent dans les égouts de la République. Nous assistons, impuissants, à la trumpisation du monde et de nos mœurs politiques, dans une sorte de mixage des années dix et des années trente. Dans les deux cas, la catastrophe annoncée s’est bien produite. L’histoire n’est pas un roman et les faits sont têtus.

Noël Mamère

Le 06/03/2017.