Pour un traité de réconciliation avec l’Algérie
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Edito du 10 juillet 2012 –

La scène était belle : Angela Merkel et François Hollande ont dignement fêté le 50 ème anniversaire de la réconciliation franco – allemande dans la cathédrale de Reims. Ils ont tracé tous deux de nouvelles pistes pour franchir « une nouvelle porte », celle du fédéralisme européen. Cette réconciliation, voulue par Charles De Gaulle et Konrad Adenauer à l’époque, était décisive. Elle se passait 17 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale et 44 ans après la grande boucherie de 1914. Le couple franco-allemand a permis des avancées notables qui, faute de cette initiative historique, n’auraient jamais vu le jour…

La même semaine, nous avons eu droit à de nombreux reportages sur le cinquantième anniversaire de la fin de la Guerre d’Algérie et l’indépendance de ce nouvel Etat. Mais, cinquante ans après cet évènement aussi considérable pour la France que le précédent, rien n’a été fait pour transformer radicalement notre rapport à l’Algérie. Méfiance, défiance, incompréhension, marquent nos rapports avec l’Algérie. Pour être juste, il faut dire que de « l’autre côté » de la Méditerranée, les blocages sont tout aussi forts. Pourtant, les conséquences de cette guerre sont aussi importantes que celles qui ont mis aux prises Français et Allemands. Non seulement les Algériens sont nos voisins, séparés par un bras de mer, mais ils sont parmi nous, immigrés ayant participé aux trente glorieuses de la France, jeunes Français issus de la colonisation et de l’immigration, étudiants faisant leurs études pour préparer leur avenir. Pourquoi ne pas vouloir voir la vérité en face ? Il me semble qu’il y a là un déni d’histoire, un conflit des mémoires, une volonté de placer l’oubli, et donc la dénégation, au dessus de toute considération politique. C’est vrai : il y a 50 ans, le colonialisme français subissait une défaite dont son Empire ne s’est jamais remis. La guerre d’Algérie a causé entre 500 et 80000 morts chez les Algériens, 23 000 chez les soldats français et a eu pour conséquence le départ de centaines de milliers de pieds noirs ainsi que le massacre et l’abandon des harkis.

Cette guerre, qui aura duré près de 8 ans, est la conséquence d’une occupation coloniale qui a commencé en 1830 et qui a abouti à une domination totale de la France sur l’Algérie. Ses conséquences se font encore sentir aujourd’hui. Célébrer le cinquantième anniversaire de l’indépendance ne doit pas servir à cacher la soif de justice et de liberté du peuple algérien qui s’est soulevé contre le colonialisme pour jouir de sa citoyenneté et de sa liberté.

Pour autant, tout en demandant à l’Algérie l’arrêt des poursuites judiciaires à l’encontre de tous les militants et défenseurs des droits Humains et des syndicalistes autonomes, nous devons demander, avec tout le peuple algérien, que le fait colonial soit enfin reconnu comme oppression et aliénation d’un peuple. La reconnaissance de ce passé est d’autant plus nécessaire que la décolonisation n’est pas terminée :
-   Le pétrole exploité par Total reste la source de la rente qui permet aux généraux algériens de continuer à exercer leur tutelle sur le pays. Cette rente, qui n’est pas réinvestie, laisse un pays riche de sa population, de son sous-sol, de son agriculture, dans une situation où le chômage est massif et où une grande partie de la jeunesse ne voit son salut que dans la volonté de partir à tout prix de sa terre natale.
-   Les immigrés algériens, comme l’ensemble des travailleurs maghrébins et africains, sont traités comme des sous-citoyens. Ils n’ont ni le droit de vote, ni des droits sociaux égaux, comme le démontre la situation des chibanis, ces vieux travailleurs algériens qui croupissent dans les foyers de travailleurs immigrés ou chez des marchands de sommeil.

Au-delà du travail des historiens algériens et français, déjà considérable, il faut un véritable traité de paix et de réconciliation entre nos deux pays :
-  reconnaître la responsabilité de la France dans les massacres commis sous la colonisation et durant la guerre d’indépendance du peuple algérien. Des pas ont été entrepris dans ce sens sur les massacres de Sétif en 1945. Il faut aller plus loin, notamment dans la reconnaissance du massacre de centaines d’algériens sur le sol français, le 17 octobre 1961. Les possibilités sont ouvertes par les conventions de Genève du 12 août 1949, notamment sur la torture. La compétence est universelle. Les conventions sont bien antérieures aux faits, la France ayant adhéré en 1951, et aucun délai de prescription n’y est mentionné.
-  Restituer au peuple algérien les cartes des essais nucléaires et fournir la carte d’enfouissement des matériaux et déchets nucléaires pour pouvoir clôturer les sites ; De Gaulle n’était intéressé que par les essais nucléaires en Algérie quand il a signé les Accords d’Evian. Il faut maintenant solder ce compte entre les deux pays et décontaminer le Sahara en engageant un processus de réhabilitation environnementale des régions contaminées et toujours fréquentées par la population locale. Toujours sur ce point, il s’agit de remettre à l’Algérie les dossiers médicaux et les archives de santé que la France détient. Elle n’a jamais remis les diagnostics à l’Algérie. Le coût de la prise en charge des victimes, directes et indirectes, des essais nucléaires, de 1960 jusqu’à nos jours, dépasse le chiffre d’1 milliard d’euros.
-  De clore définitivement le dossier des soldats « indigènes » maghrébins, africains et indochinois qui n’ont jamais été indemnisés correctement, ainsi que celui des harkis.
-  De régulariser les sans-papiers et de restituer leurs droits à la retraite aux chibanis, les travailleurs immigrés âgés qui meurent dans le silence et l’oubli.

Mais ce traité devrait aussi donner lieu à des gestes symboliques, comme ceux qui ont eu lieu entre la France et l’Allemagne, en instituant une Commission Vérité, Justice et Réconciliation, sur le modèle de celle qui a été mise sur pied en Afrique du Sud. Cette commission pourrait établir, notamment, ce qu’il en est du coût de la colonisation qui n’est pas « globalement positif » comme les auteurs de la loi de Février 2005 ont tenté de nous le faire croire. Un plan de rattrapage pour l’Algérie pourrait en être issu qui solderait, en partie au moins sur le plan financier, les dégâts du colonialisme. Solder les comptes avec le passé n’est pas de la repentance, que personne ne demande en France. Il s’agit d’ouvrir une nouvelle ère avec nos voisins d’outre -méditerranée pour consolider notre avenir commun. A l’heure des révolutions démocratiques arabes, la réconciliation avec l’Algérie serait un apport décisif à ce mouvement qui est en train de changer la face du monde arabo-musulman. François Hollande peut accomplir ce geste. Il n’est pas marqué par la Guerre d’Algérie ; il appartient historiquement à un courant de pensée qui n’était pas dans la logique de la SFIO. Ce que François Mitterrand ne pouvait pas faire, ayant été le ministre de l’Intérieur durant le déclenchement de la guerre et ayant pris des décisions qui l’ont fait osciller ensuite entre amnistie pour les anciens de l’OAS et amnésie sur cette guerre qu’il n’a jamais comprise, François Hollande peut le faire. Comme De Gaulle avec l’Allemagne, il marquerait de son sceau l’histoire des rapports entre l’Europe et le Maghreb…Et il donnerait tout son sens à une nouvelle Union pour la Méditerranée

Noël Mamère. Le 10 juillet 2012

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